Ces images ne montrent pas des adeptes d’une église au Congo en train de s’envoler

 Ces images ne montrent pas des adeptes d’une église au Congo en train de s’envoler

Des publications cumulant plus d’un millier de partages sur Facebook depuis le 22 janvier 2022 prétendent montrer, photos à l’appui, « la puissance extraordinaire » des adeptes d’une église congolaise, capables de « s’envoler ». Contacté par l’AFP, l’auteur de ces clichés explique qu’en réalité, on y voit les membres d’un mouvement religieux appelés « les matsouanistes » en train de sauter et non de voler. Il s’agit d’un rite de cette église. 

Une compilation de cinq photos montre des hommes vêtus de tunique, rouge vif pour les uns, jaune pour les autres. Certains sont à plus d’un mètre du sol.  “ÇA SE PASSE AU CONGO”, commente l’auteur d’une publication partagée près de 1.000 fois depuis le 22 janvier. « Ceux qui ont assisté à cette grande rencontre de la spiritualité africaine ont été surpris de voir des gens s’envoler », ajoute-t-il. Ils s’envolent « comme dans les films chinois« , lit-on dans d’autres publications (1,2). 

Capture d’écran d’une publication Facebook, réalisée le 26 janvier 2022Dans les commentaires, de nombreux internautes s’extasient face à ce phénomène « joli, puissant, extraordinaire« . Les uns y croient tandis que d’autres sont sceptiques. « Mais ça a apporté quoi au finish à l’Afrique en général et au Congo en particulier ? », questionne l’un d’eux. 

Un autre internaute affirme que les hommes sur les photos ne volent pas mais sautent. Il mentionne le lien vers une vidéo. 

Nous l’avons regardée. Il s’agit d’un reportage télévisé sur une célébration de la « semaine mfumu Matsoua le 17 janvier à l’esplanade du palais des congrès de Brazzaville« , la capitale congolaise.  On y voit effectivement des gens faisant des sauts.  Nous avons ensuite saisi les mots « mfumu matsoua » dans la barre de recherche de Facebook et avons trouvé plusieurs publications associées aux photos que nous recherchons, dont une publication qui mentionne l’auteur des photos virales au nom d’Hadrien La Vapeur. 

« Des sauts pour un salut spirituel »Contacté par l’AFP, l’auteur de ce post, de son véritable nom Stany Rodriguez Mtumua, dit être le représentant du mouvement religieux « matsouaniste » en Europe et Outre-mer. Il indique que ces photos ont été prises le 17 janvier 2022 sur l’esplanade du palais des congrès de Brazzaville, lors d’une rencontre de matsouanistes. Elles lui ont été envoyées par le photographe lui-même, sollicité pour filmer l’événement. C’est la même cérémonie que celle que l’on voit dans la vidéo mentionnée par un internaute, explique-t-il.

Sur ces images, on voit les membres de leur église effectuant des sauts pour le « salut spirituel » ou le « bonjour en transe« , en direction des officiants de la célébration, indique M. Mtumua. Il s’agit de « sauter ou bondir sous l’impulsion d’un esprit, avant de tendre la main aux anciens”.

J’ai ouï dire qu’ils volent dans les airs comme on voit dans certains films d’arts martiaux chinois. On en rigole », dit-il, content que ce « buzz » mène certains à la découverte de son obédience religieuse. 

Contacté le 25 janvier par l’AFP, Hadrien La Vapeur, photographe et cinéaste, confirme qu’il est bien l’auteur des images devenues virales et qu’elles ont été effectivement prises le 17 janvier lors « de la grande réunion de l’année des matsouanistes, marquant l’anniversaire de la mort de leur prophète, André Matsoua ». closevolume_off

Il a immortalisé la cérémonie de « la bascule, au cours de laquelle les adeptes matsouanistes, à tour de rôle, vont faire des sauts, bondir jusqu’à saluer leurs chefs spirituels. Ils atteignent parfois des hauteurs assez impressionnantes« , confirme Hadrien La Vapeur qui est par ailleurs co-réalisateur du long métrage documentaire « Kongo » . Un film qui évoque « le monde des esprits et de la magie » au Congo Brazzaville. 

« Jauger la progression spirituelle » Selon Etanislas Ngodi, spécialiste des mouvements sociopolitiques au Congo et coordonnateur d’une association pour la promotion et la défense des droits humains au Congo, les sauts font partie des rituels matsouanistes organisés chaque dimanche lors de leurs rencontres.

Cet exercice est appelé « bascule » ou « tezo« . « Il ne s’agit pas de décollages dans les airs, comme les gens ont pu l’écrire sur les réseaux sociaux, mais plutôt d’une technique visant à jauger le niveau de progression spirituelle du fidèle. Les sauts la plupart de temps ne dépassent même pas 1m50. La personne saute en avançant. »

Photo envoyée à l’AFP par Hadrien La Vapeur et montrant le rituel de « la bascule » chez les matsouanistes, le 17 janvier 2022, sur l’esplanade du palais des congrès de Brazzaville ( Hadrien La Vapeur) »Le nom matsouaniste découle de celui d’André Grénard Matsoua, un résistant de l’époque coloniale. Il s’est notamment opposé à la pénétration coloniale. Né dans les années 1880, il est mort en 1942. Il a été emprisonné plus d’une fois« , raconte Laudes Martial Mbon, correspondant de l’AFP à Brazzaville, ce que confirme Etanislas Ngodi. 

« Il était une figure de la résistance anticoloniale, pas seulement au Congo mais sur le territoire qu’on appelait à l’époque, l’Afrique équatoriale française. Les circonstances de sa mort constituent un mystère et donne lieu à de nombreuses hypothèses dont celle de l’administration coloniale de l’époque qui laisse croire qu’il serait mort de dysenterie le 13 janvier 1942 dans sa cellule à Mayama (Congo) et fut enterré dans la foulée pour éviter un soulèvement populaire », ajoute Etanislas Ngodi. Mais pour ses adeptes, sa disparition est mystique.

« Le mouvement  se popularise à partir de 1947 »Le mouvement matsouaniste se popularise quelques années plus tard, « notamment à partir de 1947. Matsoua apparaitra comme le messie noir chargé de délivrer le peuple africain de ses maux. Le mouvement recrute ses adeptes davantage dans la partie sud du pays, notamment dans le département du Pool« .

Géolocalisation du département du Pool, au Congo, réalisée sur Google Maps le 28 janvier 2022Le nombre précis d’adeptes est méconnu, mais selon Estanilas Ngodi, on les compte « par milliers à travers le Congo et au-delà”. 

Laudes Martial Mbon indique que les matsouanistes sont également appelés ‘ »corbeaux‘ » et sont connus pour leurs pratiques magico-fétichistes et religieux. « Ils se considèrent et sont considérés comme des gens mystiques, sinon simplement sorciers. Le mouvement matsouaniste n’a plus la même aura que celle qu’il avait avant, pendant et juste après la colonisation française« .

AFP

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